Hors des brumes de C3 – La fillette à l’imperméable bleu

Par : James Raffan – Participant voyageur Canada C3

Il est difficile d’exprimer en mots le mélange d’émotions souvent enivrant, parfois déroutant ou séduisant, toujours captivant, que suscite Canada C3. Je vais quand même essayer de traduire un exemple de cette puissante expérience d’apprentissage. J’ai été à bord du brise-glace durant l’Étape 2. En ce moment, je me dirige vers l’ouest à partir de Montréal; c’est la Journée nationale des Autochtones, et j’aperçois le pont Mercier par la fenêtre du train.

Avant de quitter Montréal à bord du navire de C3 pour nous diriger vers Baie-Comeau, nous avons pris un autobus pour Kahnawà:ke. La participante Kaniehtiio Horn, alias « Tiio », nous a servi de guide. Tiio est née à Ottawa, mais sa mère est mohawk et elle considère Kahnawà:ke comme sa maison. L’une des grandes richesses de l’expédition Canada C3, c’est que ses participants ont été choisis pour leur capacité à la mettre en rapport avec les endroits qu’elle visite. Et bien que Tiio, âgée de 31 ans, soit actrice, elle a accepté sans hésiter de s’improviser guide touristique pendant que nous roulions sur le pont Mercier vers la réserve.

Des haltes avaient été planifiées sur le territoire pour donner à tous une idée de Kahnawà:ke; mais Tiio a estimé que la meilleure façon de nous présenter à sa communauté était l’immersion totale… dans une immense carrière remplie d’eau de source où elle se baignait enfant. Ainsi, durant la première heure de notre visite, nous avons nagé dans une eau cristalline. L’équipe et les participants ont discuté. Nous avons mangé nos lunchs. Nous avons profité du soleil tandis que Tiio agrémentait les conversations, dans l’eau et hors de l’eau, de ses souvenirs d’enfance.

Le principal apprentissage que la plupart d’entre nous ont fait, tandis que nous nous cachions derrière les sumacs pour nous rhabiller, c’est que la carrière a été conçue pour faciliter la construction de la Voie maritime du Saint-Laurent. Même si les travaux ont donné naissance à un élégant lieu de baignade, ils ont complètement séparé Kahnawà:ke du fleuve. Tijo nous a appris que « Kahnawà:ke » signifiait « endroit ou communauté sur les rapides ». Cette signification a cessé de refléter la réalité lorsque la Voie maritime a été achevée, en 1959 : Kahnawà:ke est devenu un endroit, une communauté coupée du fleuve.

Bien sûr, les passagers de l’autobus qui étaient déjà nés en 1990 connaissaient bien la crise d’Oka. Et malgré la fierté de Tiio à l’égard de sa communauté, malgré le bonheur qu’elle éprouvait à nous montrer certains de ses repaires préférés sur la réserve, malgré l’accent porté sur des temps plus heureux; il y a eu assez d’allusions à cet été et à cet automne terribles de 1990 pour raviver nos souvenirs.

Mais la halte suivante nous a plongés dans la joie et l’optimisme du moment présent. À l’école d’immersion Karihwanoron (qui signifie « mots précieux »), nous avons eu l’occasion d’entendre une paire d’élèves du primaire, un garçon et une fille, réciter la prière mohawk d’action de grâce, ou les « mots qui viennent avant tout », en mohawk. Pendant ce temps, ils faisaient le tour d’une série de repères photographiques accrochés aux murs de leur classe. Cela nous a grandement impressionnés; mais nous avons été encore plus frappés par ce que nous a appris leur professeur : les enfants de cette école d’immersion, gérée par la bande, sont les premiers habitants de Kahnawà:ke, en trois générations, qui ont le mohawk pour première langue! Passer d’une époque où il était interdit aux habitants de Kahnawà:ke de parler leur langue à cela, voilà une manifestation de résilience et de détermination qui m’a rempli d’espoir.

Plus tard, nous avons entendu des planificateurs environnementaux de la communauté, qui travaillent sur un bassin de la Voie maritime afin de créer l’illusion du fleuve et de son environnement naturel. Après une présentation à l’intérieur, nous sommes sortis pour observer les travaux et parcourir le terrain que nous avions vu sur des cartes, des diagrammes et des images projetés sur écran. Mais pendant tout ce temps, j’ai été surpris de constater à quel point les courants d’arrachement du fleuve Saint-Laurent étaient loin, hors de portée de la communauté. Ce constat, conjugué au rejet de la langue, à l’histoire des pensionnats indiens et à une intervention de Tiio au sujet des gaz lacrymogènes utilisés à l’endroit même où nous nous trouvions, a engendré un sentiment palpable de honte. Pas étonnant que les Mohawks aient éprouvé de la colère lorsqu’on a essayé d’aménager un terrain de golf dans la pinède sacrée qui abritait les os de leurs ancêtres.

Alors que nous retraversions le pont Mercier, Tiio nous a parlé des barricades et de cette journée, après l’impasse d’Oka, durant laquelle des Québécois furieux ont lancé des pierres et des bouteilles vers des aînés et des familles mohawks, au-dessus de la Whiskey Trench. Le fait d’être assis dans cet autobus scolaire, à l’endroit exact où cet épisode révoltant s’était déroulé, m’a donné envie de baisser la tête et de me cacher; d’attendre le moment où je pourrais discuter tranquillement avec Tiio, en tête à tête peut-être, ou avec les autres, de la façon de transformer l’émotion et l’énergie de cette visite en quelque chose de constructif.

Mais j’étais hanté par des images d’Oka – trois en particulier. La première : un guerrier portant un bandana, face à face avec un jeune soldat canadien. La deuxième : la porte-parole des Mohawks, Ellen Gabriel, regardant directement les caméras de télévision et disant : « Pourquoi est-ce que quelqu’un devrait mourir pour neuf trous de golf? C’est stupide. » Et la troisième, plus obsédante encore : une adolescente mohawk, couchée sur le sol, accidentellement poignardée avec la baïonnette d’un soldat. L’impasse touchait à sa fin; elle revenait du centre de traitement, portant sa sœur de quatre ans dans ses bras, lorsqu’elle a été tuée. L’image montre la petite sœur au milieu de la mêlée, vêtue d’un imperméable bleu, s’agrippant désespérément au cou de sa sœur blessée.

Si ces images ont laissé des traces indélébiles dans ma mémoire, c’est parce que durant l’été 1990, j’étudiais les façons dont les gens sont liés à des endroits. Et même si je lisais intensivement, et depuis longtemps, des ouvrages d’anthropologie culturelle, c’est en voyant des images d’Oka à la télévision et dans les journaux que j’ai réalisé que si je voulais apprendre quelque chose de durable et de significatif sur ce thème, je devais situer mes recherches dans un cadre interculturel, qui m’aiderait à comprendre la profondeur de la résistance des Mohawks à la colonisation. C’est exactement ce que j’ai fait; ou en tout cas, ce que j’ai essayé de faire… mais il s’agit là d’une autre histoire.

Ce n’est que lorsque nous avons regagné le bateau que j’ai pu parler à Tiio de ma réaction à Oka; de l’impact que cela avait eu sur mes recherches et sur moi-même. Je me suis excusé (sans trouver les mots justes) et je l’ai remerciée timidement de nous avoir servi de guide. Et ce n’est que durant cette conversation que les pièces du casse-tête se sont mises en place, et que j’ai compris que l’adolescente qui avait été poignardée était sa sœur de 14 ans, Waneek; Tiio, elle, était la fillette à l’imperméable bleu.

Que faire d’une information comme celle-là? Que dire? Comment le dire? Heureusement, c’est là que se manifestent les possibilités, le pouvoir que renferme une expédition formatrice comme C3.

Voyager ensemble sur un bateau, partager des repas et des couchers de soleil, participer au même programme, sentir des énergies croître puis décliner; tout cela offre une multitude d’occasions de connaître ses compagnons de voyage. Dans les heures et les jours qui ont suivi notre visite marquante à Kahnawà:ke, Tiio et moi avons eu la chance de discuter; dans le salon du Patrimoine du bateau, mais aussi sur la terre ferme, où nous étions plus tranquilles. J’ai compris la profondeur de son hostilité envers les non-Autochtones, les Québécois en particulier; j’ai également compris que, devant la générosité et l’hospitalité des communautés que nous avions rencontrées le long du fleuve, ce vieux sentiment commençait à faiblir. L’espace que nous parcourions et le temps qui s’écoulait donnaient à la conversation une chance de « respirer ».

Pour ma part, j’ai eu l’occasion de parler à Tiio de la honte, de la culpabilité et du regret profonds que j’éprouvais depuis Oka, en tant que « colon » canadien de première génération; d’une angoisse qui a été redoublée par d’autres événements : entre autres, les activités de la Fondation autochtone de guérison et de la Commission de vérité et réconciliation. Ses réponses étaient calmes, personnelles; souvent empreintes de silence ou accompagnées d’histoires. Malgré l’expérience que nous partagions en tant que compagnons de voyage, nous n’en appartenions pas moins à deux cultures qui ont souvent été en conflit; aussi y avait-il une sorte de poids, de gravité dans nos propos, même s’ils tenaient davantage de la conversation courante que de l’entretien formel.

Après une navigation de quelques jours à partir de Montréal, nous nous sommes arrêtés à Trois-Rivières. Les formalités de la visite derrière nous, Tiio et moi avons profité de notre temps libre pour faire du vélo dans le centre historique de la ville. Ce dernier est magnifiquement boisé et se situe à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice. Nous ne faisions que bavarder et pédaler; rien de bien important. Au bout d’un moment, nous avons aperçu l’un des trois pianos publics installés à Trois-Rivières, sortes d’installations créatives destinées aux passants. Nous avons garé nos vélos sur le trottoir et, chacun notre tour, nous avons pianoté des airs simples. Nous étions loin de sonner comme Paderewski; mais, tandis que les marteaux frappaient les cordes, j’ai eu le sentiment que la poussière désagréable que nous avions soulevée à Kahnawà:ke retombait; que s’enrichissait notre compréhension des notions de responsabilité, d’engagement, de leadership et de communauté; que s’améliorait certainement notre compréhension de la réconciliation et du bien qui découle d’expériences comme Canada C3.