Blogue d’étape 6: Les histoires de Torngats

par Samia Madwar

J’avais presque laissé tomber le tour en hélicoptère. Dans le cadre des activités organisées pour la journée, qui comprenait notamment un concert en plein air sur la plage de la Baie Ramah, dans le Parc National des Monts Torngat, qui mettait en vedette plusieurs artistes dont les Twin Flames, Mike Stevens, Madeleine Allakariallak, Sylvia Cloutier et Rose Cousins, les participants Canada C3 ont eu le privilège de monter à bord d’un hélicoptère pour aller visiter une carrière de chert.

Au départ, l’activité ne m’intéressait pas vraiment, mais heureusement, par peur de rater quelque chose d’intéressant, j’ai changé d’idée et y prendre part m’a permis d’apprendre l’une des leçons les plus importantes de ma journée. Mettons d’abord les choses en contexte : la Baie Ramah est l’un des deux seuls endroits au monde où l’on retrouve un certain type de chert. Depuis des millénaires, les Inuits et les autochtones du Dorset et pré-Dorset ont voyagé le long de la côte de l’actuel Parc national des Monts Torngat pour extraire cette roche presque translucide. La friabilité de cette roche la rend relativement facile à transformer en pointes de flèches et autres outils. On peut trouver des produits fabriqués avec le chert aussi loin qu’au Groenland, indiquant que le matériau a fait l’objet de commerce important.

Mais avant de commencer sa présentation sur le chert, Martin Lougheed, gardien chez Parcs Canada, nous a clairement expliqué que nous ne devions pas déplacer les roches et altérer le moins possible le paysage pendant que nous marchions. Dans tous les parcs nationaux du Canada, il est interdit de prélever toute végétation, roche, coquille et tout autre objet issu du milieu naturel. Et, comme l’expliquait Martin Lougheed, c’est aussi pour préserver le caractère historique qui a mené chaque roche à l’endroit où elle se trouve aujourd’hui.

Pendant que j’écoutais la présentation, je me suis remémoré un voyage en famille que nous avions fait alors que j’avais 10 ans. Je vivais à cette époque en Syrie — dans ce pays qui était le mien — et j’ai eu la chance de visiter un endroit le long des rives de l’Euphrate, où des archéologues ont entrepris des fouilles sur un site vieux d’environ 11 000 ans. Je me souviens des huttes de terre et des artefacts qu’ils nous ont montrés, et surtout des pointes de flèches. Alors que je me promenais autour du site, j’ai ramassé ce que je pensais possiblement être des pointes de flèches, pour ensuite les rejetés au sol, mais pas avant d’en avoir mis quelques-unes dans ma poche. Je n’en savais pas plus. Mais même si j’avais essayé d’en apprendre davantage, cela avait peu d’importance. J’ai appris plus tard que j’aurai été une des dernières personnes à jamais accéder au site. Bientôt après, l’endroit fut inondé par lac Assad, le réservoir d’un barrage à proximité. Cette suite d’événements survenue au fil des ans m’a convaincu que l’un des plus grands échecs de la société syrienne — celui, qui à mon avis, a contribué à la guerre qui se poursuit — a été de se distancer de sa propre histoire. En perdant des sites comme celui d’Abu Hureyra, les Syriens ont perdu une partie de leur identité.

Il est réconfortant de voir que Nunatsiavut constitue un bien meilleur exemple. Au cours de ces derniers jours de l’étape 6, nous avons visité l’Église morave en partie restaurée à Hébron, une des communautés du Labrador dont les habitants ont été déplacés contre leur gré en 1959. Nous en avons appris davantage sur la façon dont le parc national souhaite, en collaboration avec le gouvernement du Nunatsiavut, rendre accessible le site de la ville abandonnée à tous les Inuits du Labrador qui souhaitent s’y rendre. Nous avons assisté au renouveau du chant guttural et de la danse au tambour, deux formes d’expressions artistiques interdites jadis par l’église et les pensionnats. Et plusieurs fois, on nous a rappelé de l’importance de la préservation du territoire, occupé par le peuple inuit durant des milliers d’années.

Ainsi, ce qui peut sembler banal à un visiteur de passage — comme le fait, par exemple, de prélever une roche d’une gigantesque carrière — est tout aussi essentiel à la préservation de l’identité culturelle qu’à la transmission de l’histoire orale et la redécouverte de certaines formes d’art ancestral. Curieusement, il a fallu qu’un hélicoptère m’amène jusqu’au sommet d’une montagne pour que je puisse voir mon pays sous un autre angle, et je suis reconnaissante de cette occasion qui m’a été donnée.