Rencontre avec Mary Simon

Depuis une semaine, je voyage à bord du navire de Canada C3, le Polar Prince, avec Mary Simon, une leader inuite qui milite pour l’éducation. Mary est une aînée au sens traditionnel et moderne du terme. Ses activités de militantisme s’étendent sur plus de quatre décennies. À titre de présidente du Comité national sur l’éducation des Inuits, Mary a parcouru l’Inuit Nunangat en compagnie des autres membres du comité; elle a entendu les communautés au sujet de leurs besoins en matière d’éducation dans le Nord. Il en est ressorti le rapport First Canadians, Canadians First: a national strategy on Inuit education. Nommée en 2016 par la ministre des Affaires autochtones et du Nord Canada, Carolynn Bennett, Mary a rédigé un rapport indépendant intitulé A New Shared Arctic Leadership Model, qui envisage l’éducation comme la clé d’une population en santé et du progrès social et économique. Mary affirme qu’il faut développer la Stratégie nationale sur l’éducation des Inuits de 2011, qui concerne l’école primaire et secondaire, et l’étendre à la création d’une Université de l’Arctique. Le deuxième jour du voyage, elle a parlé de son rapport à Cambridge Bay, plus précisément de l’appel lancé afin de créer une université par les Inuits, pour les Inuits. Toutefois, le financement fédéral des universités est réduit partout au pays et les inscriptions sont en baisse; pourquoi fonder une autre université? Les jeunes n’ont qu’à se déplacer vers le sud…

Ma réponse à cette question trouve sa source dans mon histoire personnelle. J’ai commencé ma scolarité au Nunavut, puis je suis partie la poursuivre dans le sud du pays; voilà l’histoire de nombreux jeunes Inuits qui veulent faire des études supérieures. Je ne peux pas parler au nom des Inuits, mais je peux raconter mon expérience. Originaire du sud du pays, ma transition a sans doute été beaucoup plus facile; j’ai grandi dans les deux mondes à la fois. Cependant, quand, adolescente, j’ai commencé l’école dans le sud, j’ai subi un choc culturel majeur, croyez-le ou non. L’école était plus grande, plus bruyante et plus conventionnelle que tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Je me suis perdue dans une mer de voix. Je venais de quitter une école où tout le monde connaissait mon nom, ma famille et ma personnalité; dans ma communauté, nous étions tous très proches. Tout à coup, j’étais anonyme. Plus qu’anonyme : invisible. On m’avait appris à être humble, à ne pas trop chercher à me démarquer, à parler lentement et doucement, à attendre que les aînés s’expriment d’abord. Il était facile de passer à travers mes journées sans être remarquée; je m’asseyais dans la dernière rangée de la salle de classe pour pouvoir m’en échapper aisément au besoin. Je ne parlais pas; non pas parce que je n’en avais pas envie, mais parce que je n’arrivais pas à placer un mot lorsque le débit des conversations était rapide. Justement, Mary et d’autres personnes ont déterminé que les étudiants inuits des universités du sud font face à ces mêmes problèmes. De plus en plus de jeunes Autochtones obtiennent leur diplôme d’études secondaires et commencent des études postsecondaires; or, bon nombre d’entre eux ne vont pas au-delà d’une année d’université. Ces statistiques ne changent pas vraiment, malgré plus de 30 ans d’investissements dans des plans de transition vers les études postsecondaires. Le programmes d’études qui semblent les mieux adaptés sont ceux qui sont offerts dans les communautés ou qui sont dirigés par des leaders, des professeurs ou des mentors qui sont en mesure de défendre les intérêts des étudiants, favorisant l’assouplissement des exigences familiales et de nombreux services de soutien qui comprennent, par exemple, l’aide au logement et le counselling. En retirant un jeune de sa communauté, on lui enlève toutes ces choses, tout un réseau de soutien. Alors, plutôt que de simplifier la transition des étudiants vers le système d’éducation du sud, pourquoi ne pas investir des ressources pour leur permettre de rester à la maison, là où la transition se fera beaucoup plus facilement?

La première année d’université est difficile pour tout le monde : les jeunes doivent se familiariser avec un nouvel environnement, le plus souvent basé sur un modèle industriel qui n’est probablement plus très actuel. Mary n’est pas la seule à réclamer une réforme de l’éducation; les universités du sud qui s’inspirent de modèles traditionnels sont régulièrement critiquées. Mary nous indique une voie à suivre. Il est temps d’imaginer (de nouveau) ce à quoi l’université pourrait ressembler en nous appuyant sur des valeurs qui favorisent l’inclusion. Et si le système d’éducation était différent? À quoi ressemblerait une université par les Inuits, pour les Inuits? Aurait-elle un impact sur le taux d’obtention des diplômes? À l’automne 2017, ITK publiera un rapport basé sur le Forum sur l’éducation des Inuits, tenu à Nain en février 2017. Dans le cadre de ce forum, on a demandé à des éducateurs inuits et à des gens qui habitaient dans le Nord depuis longtemps quels étaient les défis qui se posaient aux étudiants, quelles étaient les manières d’améliorer leur réussite. Des pistes significatives ont été proposées. Mary nous invite à penser stratégiquement. Au-delà des avantages immédiats pour les étudiants, une Université de l’Arctique positionnerait le Canada comme chef de file d’un nouveau modèle éducatif, qui refléterait tous les Canadiens et pourrait servir d’exemple au monde entier. Nous avons besoin de leaders inuits compétents comme Mary Simon; l’Université de l’Arctique pourrait contribuer à les former.