Racines profondes/Racines superficielles

Par : John Crump, participant de l’Étape 11

Le Polar Prince est immobilisé dans l’eau profonde du port de Liston Island, comme une voiture dans un stationnement. Son étrave touche le plus bas des bancs de gravier qui émergent en gradins de la mer. Ce relief ondulé montre que le terrain continue de s’élever, longtemps après avoir été écrasé sous une couche de glace de trois kilomètres d’épaisseur pendant la période glaciaire, qui s’est terminée il y a environ 8 000 ans.

Nous suivons une douzaine de bancs jusqu’à leur point culminant, marqué par un cairn; le sol est recouvert de débris de roches crénelées et trouées. Derrière ce repère, qui contient le message d’un capitaine de remorqueur pris dans une tempête en 1986, se trouve une ville silencieuse : des cercles de tentes encroûtés de lichens.

Les Dorsétiens ont utilisé cet endroit il y a très longtemps; 2000 ans peut-être. Arrivant de l’ouest, ils ont occupé l’Arctique à partir de 500 ans avant notre ère jusqu’en 1200; puis, ils ont disparu. Contraints à se déplacer par les ancêtres des Inuits modernes, ils ont laissé peu de choses derrière eux qui nous renseignent sur leur culture. Dans un cercle de tente, nous trouvons un noyau qui a servi à fabriquer les lames de pierre minces pour lesquelles les Dorsétiens sont connus. Ailleurs, on peut voir des os éparpillés, altérés par les éléments, certains brisés dans le sens de la longueur pour en extraire la moelle.

Deux ou trois grands rectangles de pierres caractéristiques des maisons longues suggèrent qu’il s’agissait d’un lieu de rassemblement important, peut-être associé à quelque rite. Ces sites anciens, qui se trouvent aujourd’hui sur une crête élevée, se dressaient autrefois le long du rivage. C’est comme s’ils nous avaient attendus pendant des siècles, silencieux et balayés par le vent.

Nos compagnons inuits – Roger Hitkolok, dont la famille a déjà été bloquée sur l’île; Hovak Johnston, de Kugluktuk; et Jimmy Evalik, de Cambridge Bay – sont unis aux Dorsétiens à travers ce terrain qui continue de monter sous nos pieds, à raison d’un millimètre par an environ. Il s’agit de leur monde. Nous n’en sommes que les visiteurs.

Leurs liens ancestraux me font réfléchir à mes propres racines. Les traces des ancêtres de mon père remontent aux années 1500, dans le Shropshire, en Angleterre. Quant aux ancêtres de ma mère, ils ont dû quitter l’Irlande lors de la Grande Famine; ils ont débarqué au Nouveau-Brunswick en 1847. Je connais cette histoire, mais je ne connais pas les chants de mes aïeux ni leurs terres d’origine. Un lien me rattache à eux. Je le sens en moi, mais il est ténu.

Mon lien avec cette terre devient plus fragile encore, il me semble, tandis que nous naviguons sur les eaux calmes du golfe d’Amundsen. Des noms jaillissent des pages où je les ai rencontrés pour la première fois et se concrétisent : le havre Bernard, avec son poste de la GRC bravant les intempéries et les vents violents; les contours gazonnés du quartier général de l’Expédition canadienne dans l’Arctique de 1915; Stefansson, Amundsen… des noms que je connais grâce à mes lectures. Ce savoir me paraît superficiel par rapport à la profondeur du passé de cette partie de l’Arctique.

Nous qui descendons d’immigrants venus au Canada pour diverses raisons, nous considérons ce pays comme notre foyer. Mais nous sommes encore en train d’essayer de nous y enraciner. Nos efforts visant à réconcilier un passé colonial et un avenir non colonial – qui n’en est qu’à ses balbutiements – nous permettront peut-être d’atteindre l’enracinement dont nous avons besoin en tant que peuple.