Le pouvoir inattendu de l’Étape 15

Par Kevin Vallely, participant de l’Étape 15

« Je ne m’attendais pas à cela », a dit Morgan Lirette, jeune ambassadrice de Canada C3. Ses yeux étaient écarquillés et lumineux. Quelques instants plus tôt, une énorme baleine à bosse avait glissé sous son kayak, faisant bouillonner l’océan autour d’elle. Elle a affiché un large sourire et a cherché ses mots avant d’ajouter : « Je crois que je vais pleurer. »

J’avais aussi des attentes à l’égard de l’expédition (un voyage amusant et rempli d’aventures, le long de la côte ouest du Canada; une célébration du 150e anniversaire du pays; une occasion de rencontrer des gens intéressants), mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle s’achèverait ainsi. Il s’est passé quelque chose d’inhabituel.

J’avais été invité à participer à la dernière étape de Canada C3 en tant qu’auteur et aventurier. J’avais récemment terminé un livre intitulé Rowing the Northwest Passage: Adventure, Fear, and Awe in a Rising Sea. C’est pourquoi on m’avait convié à bord du Polar Prince, un brise-glace de la Garde côtière réaménagé, qui effectuait un voyage de 150 jours pour célébrer le 150e anniversaire du Canada. Le navire était parti de Toronto et se rendait à Victoria en traversant le passage du Nord-Ouest.

L’un des principaux objectifs de l’expédition était d’alimenter les conversations sur la réconciliation et de souligner les injustices dont avaient été victimes les Autochtones au cours des cent cinquante dernières années. Le deuxième jour du voyage, nous avons eu l’occasion de vivre une formidable expérience : nous avons été invités sur le territoire de la Première Nation Tla’amin, près de Powell River, afin d’en apprendre davantage sur la communauté et sur ses récentes négociations pour obtenir l’autonomie gouvernementale. Nous avons été impressionnés d’apprendre que les Tla’amins avaient récemment repris le contrôle de leur avenir; qu’ils avaient réussi à négocier un traité avec les gouvernements provincial et fédéral. En s’affranchissant de la Loi fédérale sur les Indiens, la Première Nation Tla’amin est devenue une incarnation des changements significatifs que les efforts de réconciliation et le respect mutuel peuvent susciter.

Le troisième jour, nous étions encore sur notre nuage. Nous avons pris part à une discussion de groupe animée par le chef de l’expédition, Geoff Green, sur ce qui nous avait le plus frappés jusqu’à présent; soudain, sans avertissement, quelque chose de spécial a commencé à se manifester. Je ne sais pas si cela était dû à la puissance des conversations que nous avions tenues avec les Tla’amins, ou simplement à une prise de conscience grandissante chez nous, mais tandis que nous étions assis dans la zone de rassemblement principale du navire, sur le pont arrière du Polar Prince, dans un hangar d’hélicoptère rénové, la conversation s’est mise à gagner en importance.

Nous formions un groupe mixte, composé de Canadiennes et de Canadiens d’horizons divers : dirigeants autochtones, artistes, scientifiques, écrivains, étudiants, responsables sociaux et politiques, nouveaux arrivants, entrepreneurs et employés de Canada C3. Chacun s’est vu accorder un moment pour parler avec son cœur. Ce qui devait n’être qu’un débriefing rapide de soixante minutes s’est transformé en échange émotionnel de près de trois heures : nous avons réfléchi à la signification que prenait pour nous la réconciliation dans le contexte canadien actuel. À mesure que le microphone passait d’un participant à l’autre, l’inhibition s’est dissipée, et les gens ont commencé à parler de perte et d’espoir, d’ignorance involontaire et de volonté d’apprendre. Quand la chef autochtone Lillian Howard a pris la parole, tout le monde s’est tu. Elle s’est exprimée au sujet de luttes et de tragédies, de mauvais traitements et de racisme systémique.

« Je ne savais pas si je voulais faire ce voyage, a-t-elle dit, mais maintenant, je suis contente d’en faire partie ». Elle nous a ouvert une porte très personnelle et a courageusement partagé son histoire, livrant un récit profondément intime, façonné par les préjudices et la violence. Elle nous a parlé d’une voix honnête et pleine d’espoir, courageuse et résiliente, qui nous a tous poussés à réfléchir.

Je peux dire que cette discussion de groupe de trois heures a été l’une des plus puissantes auxquelles j’aie jamais participé. Je ne pense pas être le seul à avoir éprouvé cela. Un participant a révélé : « Ce que je viens de vous dire là, je ne l’ai même pas dit à ma femme ni à mes enfants. »

Je pense à ma participation à l’Étape 15 de Canada C3 : un voyage plein d’apprentissages et d’espoir. Je suis honoré d’avoir pu vivre cela. Même si l’expérience a été brève, je ne cesserai jamais de la chérir.